Missions archéologiques franco-azerbaïdjanaises

Depuis plusieurs années trois équipes franco-azerbaïdjanaises mènent des fouilles archéologiques dans trois régions de l’Azerbaïdjan (Tovuz, Lenkoran et Nakhitchevan). Cette coopération scientifique s’appuie sur des partenariats entre institutions des deux pays (notamment l’Académie des Sciences d’Azerbaïdjan et le CNRS) et portent sur des thèmes et des périodes différents de l’histoire :

-  Les relations entre la Mésopotamie et le Caucase aux 5e et 4e millénaires avant JC (site de Mentesh Tepe, région de Tovuz)

-  Les sociétés de l’âge du bronze et du fer (région de Lerik et Lenkoran)

-  La genèse de la culture Kuro-Araxe (République autonome du Nakhitchevan)

La première présentation de ces fouilles est consacrée au site de Mentesh Tepe. Les autres sites feront l’objet d’une présentation en avril (projet Lenkoran) et en mai (projet Nakhitchevan).

La mission de Mentesh Tepe a débuté en 2008. Elle est conduite par Bertille Lyonnet, directrice de recherches émérite au CNRS, et Farhad Guliyev, Directeur du Musée Archéologique de l’Institut d’Archéologie et d’Ethnologie de Bakou. Les fouilles visent à comprendre l’évolution des cultures anciennes (du Néolithique à l’âge du bronze) de la moyenne vallée de la Kura (Azerbaïdjan occidental) et leurs rapports avec la Mésopotamie et les autres régions du Caucase.

Mentesh Tepe se trouve dans la moyenne vallée de la Kura, dans le district de Tovuz.

Le site avait été prospecté dans les années 1960 mais avait été arasé ensuite pour implanter de la vigne. Le matériel collecté à sa surface était inconnu sur les sites fouillés jusqu’alors et semblait se situer au cours du Chalcolithique, une période obscure au Sud Caucase. C’est pour cette raison qu’on prit la décision d’y fouiller, avec l’accord de l’Institut d’Archéologie et d’Ethnologie de Bakou. Sept campagnes menées par une équipe franco-azerbaïdjanaise (archéologues de l’Inrap, topographes d’Evéha, membres du CNRS, post-doctorants et doctorants de Paris, Lyon et Aix-en-Provence, étudiants de Bakou), ont mis au jour un site exceptionnel par sa longévité, depuis la première moitié du 6e millénaire (Néolithique), jusqu’aux environs du milieu du 3e millénaire (début de l’Age du Bronze).

Si la culture de Shomu-Shulaveri datant du Néolithique était relativement bien connue, Mentesh a révélé une de ses phases anciennes, datée entre ca. 5800 et 5600 av. Notre ère. L’architecture de l’époque est circulaire, construite soit en pisé soit en briques crues. JPEG
Le matériel n’est pas très abondant mais comprend de la poterie, des outils en os et en obsidienne. Plantes et animaux montrent que la domestication était déjà bien avancée. Cas unique pour cette culture, une fosse funéraire à inhumations multiples a été découverte sur le site, contenant 31 squelettes, tous déposés à peu près au même moment, accompagnés de parures. JPEG
Des études sont en cours pour connaître les relations parentales entre eux, déterminer les causes de la mort et mettre en évidence le rituel associé.
Après un long abandon d’environ 800 ans, la vie a repris sous la forme d’occupations temporaires laissant peu de traces mis à part des trous de poteaux, des foyers ou des fosses que les datations au 14C permettent de placer au cours de la première moitié du 5e millénaire. Le matériel associé à ces occupations est très restreint. Des recherches sur les ossements et dents de la faune tentent de mettre en évidence l’apparition d’un mode de vie mobile à cette époque.
Autour de 4350, la vie reprend et témoigne d’un profond changement. Un bâtiment à grandes pièces rectangulaires construit en briques crues a été mis au jour. JPEG. C’est, à ce jour, le seul connu de cette époque au Sud Caucase. Les activités artisanales sont très nombreuses, en particulier la métallurgie. La poterie est extrêmement abondante et témoigne à la fois de la persistance de formes ou décors traditionnels et de l’intrusion d’éléments nouveaux typiques du Chalcolithique récent de Syrie ou d’Iraq. Les décors peints sont fréquents. Cet épisode n’a guère duré plus de 200 ans. Le site est à nouveau abandonné avant la fin du millénaire pour environ 700 ans.
Au cours de la seconde moitié du 4e millénaire, on retrouve des traces d’occupation du site mais elles ne sont que funéraires. Une chambre de 5x6m est creusée au nord du tepe dans les niveaux antérieurs et est couverte par un petit tumulus de pierres formant un kourgane. Trente-neuf individus y sont successivement déposés grâce à un dromos d’accès ouvert sur le côté est, avec quelques offrandes. Une fois remplie, la chambre fut mise à feu rituellement. Ceci a totalement détruit les éléments de la couverture dont on ne connaît rien. On suppose que le matériel de valeur qui y avait été déposé en avait été retiré au préalable car peu de choses ont été trouvées hormis des poteries, des perles en stéatite et quelques boutons en os. On relie cette phase au début de la culture Kuro-Araxe.
Cette phase fut suivie par des occupations temporaires n’ayant laissé que des fosses avec du matériel essentiellement céramique et quelques tombes individuelles sans matériel notoire.
Peu après le milieu du 3e millénaire, une autre chambre funéraire est creusée, cette fois-ci au sud du tepe, à la fois dans les niveaux antérieurs et dans le sol géologique. Elle est couverte par une charpente faite de troncs (probablement de genévrier) serrés les uns contre les autres, soutenus par d’autres mis à la perpendiculaire et par un poteau central. Des nattes recouvraient la charpente, ainsi qu’une épaisse couche d’argile, laquelle s’est ensuite infiltrée dans la chambre. Par-dessus, un imposant tumulus de pierres a été édifié. Aucune ouverture (ou dromos) n’existait pour accéder à la chambre et tout ce qu’elle contient a été déposé au même moment. Un char en bois à quatre roues de plus d’un mètre de diamètre était disposé au centre de la chambre. JPEG
Deux femmes, se trouvaient plus au sud. JPEG
La plus âgée, était assez richement parée de boucles de tempes en bronze, de perles de cornaline, d’un boîtier en alliage d’argent et de cuivre, de bracelets en bronze, d’autres en perles carrées à motifs concentriques en pâte blanche, et en autres matériaux. La seconde était plus jeune et ne portait que des boucles de tempe en bronze. Plusieurs vases entiers se trouvaient un peu plus à l’ouest, ainsi que des vanneries. Dans l’argile qui avait rempli la chambre une fois la charpente effondrée, d’autres vases ont été retrouvés, ainsi que douze perles, un anneau et une boucle de tempe en or, et un anneau en coquillage. Ces objets précieux sont à associer à un troisième squelette, celui d’un homme âgé, dont certains ossements se trouvaient dans le remplissage tandis que la plupart des autres étaient épars à la surface de la charpente. Tout porte à croire que le kourgane a été pillé peu de temps après l’inhumation et que ce personnage était le principal défunt, dont nous n’avons retrouvé qu’une partie des trésors. Cette tombe se rattache à la phase Martkopi de la Culture des Premiers Kourganes qui est contemporaine de la fin de la culture Kuro-Araxe. Plusieurs kourganes similaires ont été fouillés en Géorgie, mais c’est la première fois qu’on en trouve un en Azerbaïdjan. Cette intrusion nouvelle semble plutôt venir du nord et pourrait être liée aux débuts du commerce international dans lequel toutes les régions du Proche-Orient, de l’Iran et de l’Asie centrale ont été impliquées.
Les découvertes faites sur ce site sont véritablement exceptionnelles. Leurs analyses sont en cours et permettront d’établir une chronologie fiable des diverses cultures et communautés qui se sont succédé sur plusieurs millénaires, de leur attribuer une culture matérielle précise, et de mettre en évidence les caractères locaux et ceux issus d’intrusions étrangères. Plusieurs études et analyses ont été également lancées pour tenter de mieux comprendre les modes de vie des populations et leur alimentation, éventuellement leur origine ou les maladies qu’elles ont pu contracter. Des analyses permettent déjà d’identifier en partie les circuits des matières premières utilisées (métal, obsidienne, pierres et coquillage). Des recherches sont en cours sur les techniques de taille et de fabrication des outils en pierres et en os. D’autres sont faites sur la mobilité. Les questions environnementales et climatiques ont fait l’objet de recherches intensives et ont déjà permis de voir l’importance jouée par la Caspienne. Le niveau de cette mer, en effet, change rapidement et influe sur l’érosion ou l’alluvionnement des rivières qui s’y jettent, dont la Kura et ses affluents. Enfin, toute l’équipe a introduit les méthodes de fouilles, d’étude et de restauration du matériel les plus actuelles possibles et a initié les étudiants azerbaïdjanais à ces nouvelles techniques.

publié le 26/03/2015

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